Regardez-vous travailler. Vraiment. Assis. Devant un écran. Une main sur une souris qui parcourt douze centimètres de plastique. Un onglet s'ouvre, se ferme, un autre s'ouvre. Voilà à quoi ressemble l'ambition, aujourd'hui.
Ce n'est pas pour ça que vous vous êtes lancé.
Entreprendre, c'était agir. Vendre. Créer. Décider. Bâtir. Un métier de mains, de présence, de risque. On l'a réduit à un métier de clics, et on a appelé ça le progrès.
Chaque logiciel est arrivé avec la même promesse. Gagnez du temps. Vous en avez pris un. Puis dix. Puis cinquante. Aujourd'hui vous ne dirigez plus votre entreprise : vous l'opérez. Vous saisissez, vous configurez, vous connectez, vous apprenez, vous recommencez le lundi. Vous êtes devenu le petit employé de votre propre rêve.
On vous a donné mille outils pour agir. Vous avez cessé d'agir.
Ce n'est pas votre faute. C'est une loi. Elle a cent soixante ans : plus un outil promet de la productivité, plus il finit par dévorer l'attention de celui qui s'en sert. Le logiciel a rendu cette loi industrielle. Il l'a vendue en libération.
Nous sommes remontés cinq mille ans pour retrouver l'évidence.
À Uruk, le marchand ne savait pas écrire. Il parlait. Le scribe transcrivait. Le marchand restait marchand. Libre de penser, de vendre, de décider. L'outil servait l'homme. Jamais l'inverse.
Car toute l'histoire des outils est celle d'un effort qui s'efface. Le silex a déchargé la main. L'écriture, la mémoire. La machine, le corps. Et puis un jour, l'effort est revenu. Par l'écran. Sans bruit. On l'a appelé productivité, et personne ne s'est levé.